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Quand la douleur s’écrit sur la peau

Quand notre fille avait douze ans, nous avons consulté un médecin de garde pour ce qui n’était qu’une simple angine. Pendant l’examen, il l’a vue seule quelques minutes. Lorsqu’elle est revenue s’asseoir à côté de nous, nous avons remarqué des marques sur sa main. Nous l’avons interrogée devant lui, elle a parlé d’une bagarre au collège, et pourtant le médecin n’a rien dit. Pas un mot. Aucun regard, aucune question, aucun conseil. Sur le moment, nous ne comprenions pas encore vraiment ce qui se passait.

C’est en rentrant à la maison que tout a basculé. Poussée par une intuition impossible à faire taire, j’ai insisté pour comprendre et voir ses bras. Elle a fini par nous montrer ses avant-bras marqués en nous lançant qu’elle se faisait cela elle-même. Je me souviens encore de la sidération physique : le chaud, le froid, mes jambes qui ne me portaient plus, cette sensation que le monde se dérobait sous mes pieds. Puis est venue une immense colère contre ce médecin qui avait forcément vu, et qui nous avait laissés repartir seuls avec quelque chose d’aussi grave. Avait-il réellement vu ? Notre fille a toujours pensé que non. Pourtant, une part de nous continuera probablement toujours à s’interroger. Peut-être parce que, dans ces moments de sidération, les parents espèrent instinctivement qu’un adulte autour d’eux reconnaîtra la gravité de ce qui est en train de se passer et les aidera à ne pas rester seuls face à l’impensable.

Et je crois que c’est aussi à ce moment-là que commence, pour beaucoup de parents, une immense solitude. Celle d’entrer brutalement dans un monde dont on ignore tout, avec la sensation terrifiante que personne autour de nous ne sait vraiment quoi dire ni quoi faire.


Une douleur impossible à expliquer

Beaucoup de parents décrivent une douleur presque physique lorsqu’ils découvrent les scarifications de leur enfant. Comme si ces blessures ne s’arrêtaient pas à la peau de l’adolescent, mais venaient atteindre quelque chose de très profond en eux. Certaines mères parlent même de la sensation que c’est leur propre peau qui est abîmée. Le corps de son enfant reste souvent, inconsciemment, vécu comme une part de soi. Alors voir ces marques, ces coupures infligées volontairement, provoque un mélange de sidération, d’horreur, d’impuissance et de chagrin difficile à mettre en mots. Beaucoup de parents oscillent entre le besoin de comprendre, l’envie irrépressible de protéger leur enfant, et le sentiment terrible de ne plus savoir comment l’aider.

Une peur permanente

Peu à peu, la peur finit souvent par s’installer partout. Une peur silencieuse, permanente, qui ne quitte plus vraiment les parents. Beaucoup décrivent des nuits sans sommeil, l’angoisse au moment de coucher leur adolescent, la peur de découvrir de nouvelles blessures, de nouveaux messages inquiétants, ou de recevoir un appel du collège, de l’hôpital ou d’un inconnu. Le regard se met à traquer les manches longues en plein été, les passages prolongés dans la salle de bain, les objets laissés sur une table. Toute la vie familiale peut finir par s’organiser autour de cette inquiétude constante. Même dans les moments de calme, beaucoup de parents racontent qu’ils n’arrivent plus vraiment à se détendre, comme si leur corps restait en état d’alerte en permanence.

L’incompréhension

Pour beaucoup de parents, l’une des souffrances les plus difficiles est peut-être l’incompréhension. Aimer profondément son enfant et pourtant ne pas comprendre ce qui se passe. Ne pas comprendre pourquoi il se fait du mal, pourquoi la parole ne suffit plus, pourquoi l’amour semble parfois ne plus atteindre cette souffrance intérieure. Beaucoup de parents se sentent démunis face à quelque chose qui leur échappe complètement.

Et cette incompréhension entraîne souvent une immense culpabilité. Les questions tournent sans fin : “Qu’est-ce que j’ai raté ?”, “Pourquoi je n’ai rien vu ?”, “Est-ce ma faute ?”. À cela s’ajoutent parfois la honte, le sentiment d’échec, et la peur du regard des autres. Beaucoup de familles vivent alors ces situations dans un silence douloureux, en ayant l’impression d’être seules à traverser cela.

La solitude

Beaucoup de parents traversent cela dans un silence presque total. Par peur du jugement, par honte, ou simplement parce qu’ils ont l’impression que personne ne peut réellement comprendre ce qu’ils vivent. Certains n’osent plus en parler à leur entourage. D’autres minimisent, cachent, évitent les questions. Beaucoup se sentent responsables de la souffrance de leur enfant et portent seuls un poids émotionnel immense.

Face aux scarifications, les parents peuvent se retrouver extrêmement isolés, y compris au sein même de leur famille ou du couple. Il devient parfois difficile de partager ses peurs, ses pensées les plus sombres ou son épuisement sans craindre d’être incompris. Pourtant, cette solitude aggrave souvent encore davantage la détresse des parents, qui continuent à tenir comme ils peuvent, dans un silence épuisant.

Continuer à avancer

Accompagner un adolescent en souffrance est profondément éprouvant. Et les parents oublient souvent que leur propre souffrance mérite elle aussi d’être entendue. Beaucoup essayent de tenir sans se plaindre, de rester solides pour leur enfant, parfois même de protéger leur conjoint en gardant pour eux une partie de leurs peurs ou de leur épuisement. Dans certains couples, chacun tente de préserver l’autre, au point de finir par se sentir seul avec ce qu’il porte intérieurement.

Il n’existe pas de solution miracle face à ces situations si complexes. Mais il est important que les parents sachent qu’ils ne sont pas seuls. Demander du soutien, parler de ce que l’on vit, reconnaître ses limites ou sa fatigue, ce n’est pas abandonner son enfant. C’est aussi essayer de continuer à tenir, humainement, au cœur de la tempête.


Cet article est publié avec l’accord de ma fille, aujourd’hui adulte, avec le souhait partagé que ces mots puissent aider d’autres parents à se sentir un peu moins seuls dans ce qu’ils traversent.

2 commentaires sur “Quand la douleur s’écrit sur la peau”

  1. Charlotte Barberye

    Merci pour ce merveilleux article qui résonne en moi… Nous serons pour toujours des parents sur le qui-vive pour nos filles qui se sont perdues au cours de leur adolescence…

    1. On devient parent bien avant la naissance. Dès les premiers instants, l’inquiétude et l’amour s’entremêlent et ne nous quittent plus vraiment. Aimer son enfant, c’est continuer à veiller sur lui toute sa vie, même lorsqu’il grandit, surtout s’il s’est perdu à un moment.

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